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Abandonner sa tortue dans la nature, un fléau pour la biodiversité

Abandonner sa tortue dans la nature, un fléau pour la biodiversité

Acheter une tortue en animalerie ou en capturer une dans la nature pour la ramener chez soi n’est pas un acte anodin. Séduits sur le moment par leur aspect inoffensif et leur physique attendrissant, les particuliers qui agissent sur un coup de tête se retrouvent bien souvent à vouloir se débarrasser de leurs tortueslorsque celles-ci grandissent ou vieillissent. Deux solutions s’offrent alors à eux : l’abandon dans la nature – qui est parfaitement illégal – ou à un organisme spécialisé.

Des centres de récupération débordés

« Chaque année, c’est de pire en pire », se lamente Pierre Maccagnan, chef animalier au Zoo de Lyon. Le centre de récupération des tortues du Parc de la Tête d’Or dont il s’occupe a rouvert ses portes début mai avec toujours le même problème : le manque de place. « Entre 80 et 100 tortues sont abandonnées ici tous les ans. Ce sont des espèces exotiques comme les tortues de Floride qui, si elles sont relâchées dans la nature, causent d’immenses dégâts sur la biodiversité locale », poursuit le chef animalier.

La ville de Lyon assume l’intégralité des frais d’entretien, de nourrissage et de soins de ces tortues abandonnées par des particuliers qui n’en voulaient plus ou dépassés par l’attention que ces animaux demandent. Mais entre l’espérance de vie – plus de 50 ans ! – de ces reptiles et les nouveaux arrivages, leur nombre a considérablement augmenté ces dernières années. Le bassin dans lequel les particuliers peuvent déposer en toute discrétion leur tortue compte désormais plus de 800 individus !

Tortues de Floride

Tortues de Floride.

Et le centre de récupération de tortues de Lyon n’est pas le seul à se retrouver dépassé. A Carnoules, dans le Sud-Est de la France, le Village des Tortues de la SOPTOM fait lui aussi face au surnombre. « Tous les mois, ce sont entre 300 et 400 tortues qui sont abandonnées ici », déplore Sébastien Caron, responsable conservation et sciences à la SOPTOM.

Idem au Refuge des Tortues de Bessières, près de Toulouse. Inauguré en 2006, le site accueille aujourd’hui une quarantaine d’espèces différentes et a recueilli sur la seule année 2018 près de 650 tortues abandonnées ou saisies par les autorités. Débordé, il cherche actuellement des financements pour agrandir sa zone de quarantaine, surpeuplée à cause des nouvelles arrivées toujours plus nombreuses.

Nombre croissant de tortues africaines et asiatiques

A Carnoules, environ 70 % à 80 % des tortues recueillies sont des tortues d’Hermann (Testudo hermanni), l’une des trois espèces de tortues qui vivent à l’état sauvage en France avec la cistude d’Europe (Emys orbicularis) et l’émyde lépreuse (Mauremys leprosa). Pour le reste, il s’agit de tortues exotiques trouvées dans la nature par des promeneurs, saisies ou tout simplement abandonnées par des particuliers.

Pendant longtemps, ce sont les tortues de Floride – et notamment les deux sous-espèces tortue de Floride à tempes rouges (Trachemys scripta elegans) et tortue de Floride à ventre jaune (Trachemys scripta scipta) – qui ont constitué l’essentiel des abandons de tortues exotiques en France.

Mais depuis l’interdiction de leur commercialisation en France dans les années 1990, d’autres espèces originaires cette fois d’Afrique et d’Asie sont venues les remplacer, comme par exemple la chinémyde de Reeves (Chinemys reevesii) ou encore la péloméduse roussâtre (Pelomedusa subrufa), dont la vente est autorisée et qu’on peut se procurer facilement en animalerie. « Nous en voyons arriver de plus en plus chaque année », observe en effet Pierre Maccagnan.

Pélomédusa roussâtre

Tortue africaine en vente dans une animalerie en France.

« Les tortues africaines sont habituées à avoir un hiver et un été, donc peuvent potentiellement survivre sans problème à l’état sauvage en France, reprend Sébastien Caron. C’est en revanche moins certain pour les tortues asiatiques qui n’ont pas d’hiver et ne peuvent donc pas s’acclimater, a priori. »

Leur impact sur la biodiversité locale

Dans tous les cas, relâcher sa tortue dans la nature a de lourdes conséquences sur l’environnement. Même si le propriétaire pense bien faire en la libérant, sa tortue n’est pas toujours capable de survivre seule – les espèces asiatiques ont par exemple besoin de conditions particulières pour vivre – et, surtout, elle peut causer d’importants dégâts alentour.

C’est ce qu’il s’est passé avec la tortue de Floride, aujourd’hui considérée comme une espèce invasive. Cette tortue aquatique est omnivore et très vorace. Libérées en nombre par des propriétaires surpris de leur taille une fois arrivées à l’âge adulte ou plus capables de s’en occuper dans le temps, ces tortues mangent les proies (insectes, poissons, amphibiens) et végétaux (algues, plantes aquatiques) de cours d’eau et d’étangs dans lesquels elles se réfugient.

Problème, les autres animaux de ces milieux se retrouvent lésés, la tortue de Floride ayant bien souvent le dessus. « Ces tortues nord-américaines sont en compétition avec la cistude d’Europe et l’émyde lépreuse pour la nourriture et le territoire, assure le responsable conservation et sciences à la SOPTOM. En mangeant des communautés d’insectes et de végétaux, ces espèces exogènes créent d’importants déséquilibres. » L’espèce est aussi potentiellement dangereuse pour l’homme, car « elle peut lui transmettre la salmonellose », rappelle Sébastien Caron.

Macrochelys temminckii

Tortue alligator (Macrochelys temminckii).

Un point positif, malgré tout : les lâchers d’autres espèces plus imposantes comme la tortue alligator (Macrochelys temminckii) ou la tortue sulcata (Centrochelys sulcata), sont généralement pris à temps, avant que des individus puissent se retrouver et se reproduire dans la nature, voire avant même de causer des dégâts irréversibles. Leur taille est en effet tellement spectaculaire qu’il est difficile de passer à côté sans les remarquer et signaler leur présence à l’ONCFS !

Relâcher une tortue indigène dans la nature

Pour toutes ces raisons, relâcher une tortue exotique dans la nature est donc dangereux pour la biodiversité. Mais il en va de même pour les espèces indigènes ! Or, cette menace est souvent sous-estimée. A tel point que « les tortues d’Hermann représentent le plus grand nombre de relâches sauvages », alerte Sébastien Caron. Pourtant, relâcher dans la nature une tortue qui a vécu en captivité est potentiellement tout aussi dangereux que l’introduction d’espèces exotiques dans un écosystème.

« Relâcher une tortue indigène – donc Hermann, cistude d’Europe ou émyde lépreuse – comporte des risques sanitaires et génétiques, explique Sébastien Caron. Prenons la tortue d’Hermann, par exemple. Elle peut très bien s’être baladée avec d’autres tortues terrestres comme les tortues grecques (Testudo graeca). Or, ces dernières sont connues pour être porteuses de maladies dangereuses pour la tortue d’Hermann. » Un individu contaminé – sans que cela se voit forcément – relâché dans la nature peut transmettre ses maladies à d’autres tortues saines et décimer les populations sauvages. « C’est pourquoi il ne faut jamais relâcher une tortue, même indigène, dans la nature. Surtout dans l’aire de répartition de l’espèce, comme ici dans le Var », avertit Sébastien Caron.

Autre danger sous-estimé : l’hybridation. La tortue d’Hermann se scinde en effet en deux sous-espèces :

  • la tortue d’Hermann de France, d’Espagne et d’Italie, désignée sous le nom scientifique Testudo hermanni hermanni ;
  • la tortue d’Hermann des Balkans, ou Testudo hermanni boettgeri.
Tortue d'Hermann

La tortue d’Hermann est la seule tortue terrestre à vivre encore à l’état sauvage en France métropolitaine.

Ces dernières sont elles aussi vendues en animaleries, et ceux qui ne s’y connaissent pas beaucoup se font pas la différence. Or, ce sont deux sous-espèces différentes. Et « elles s’hybrident très bien sur trois générations », prévient le responsable de la SOPTOM. Relâcher l’une d’elles dans la nature, c’est risquer qu’elle s’accouple avec une tortue de la sous-espèce autochtone et endommager son patrimoine génétique.

Que dit la loi ?

La tortue n’est pas un animal de compagnie lambda. Son achat et sa détention sont encadrés par la loi. D’abord, toutes les espèces ne sont pas autorisées à la vente, et l’acheteur doit vérifier que l’animal ne provient pas d’un trafic. Pour cela, il suffit de s’assurer qu’il possède un certificat attestant de son origine. Et puis, pour détenir chez soi :

  • de 1 à 5 tortues, il faut obtenir une autorisation de détention auprès de la direction départementale des services vétérinaires (DDSV) ;
  • au-delà de 6 tortues, un certificat de capacité est obligatoire.

En ce qui concerne les tortues trouvées dans la nature, les trois espèces vivant en France sont toutes protégées. Il est donc interdit de les capturer, de les transporter ou de les déplacer ! En les ramenant chez soi, le particulier s’expose à des poursuites pouvant aller jusqu’à 6 mois de prison et 9 000 € d’amende.

Relâcher une tortue exotique dans la nature est également interdit par la loi, pour toutes les raisons évoquées dans cet article. Pour abandonner sa tortue sans enfreindre la loi, une seule solution donc : contacter un organisme spécialisé pour tenter de lui trouver une place.

C’est alors au particulier de se déplacer jusqu’au centre de récupération avec sa tortue. Il lui sera ensuite demandé de signer un bon de cession, prouvant qu’il confie son animal à l’organisme d’accueil. A Lyon, les abandons de tortues peuvent se faire de façon anonyme, dans un bassin prévu à cet effet.

Sinon, la solution la plus simple reste de bien réfléchir avant d’acquérir un animal. La tortue vit longtemps – souvent plus de 50 ans – c’est donc une décision importante, qui s’inscrit sur le long terme. Sans compter que des tortues toutes petites lorsqu’elles sont jeunes peuvent dépasser les 30 cm à l’âge adulte !

par Jennifer Matas