Si l’on a longtemps pensé que les chimpanzés étaient végétariens, les recherches menées sur le terrain ont démontré le contraire. Dans les années 1960, la primatologue Jane Goodalla été la première à observer les primates chasser et se nourrir de viande. Depuis, les études ont confirmé que ceux-ci avaient un régime alimentaire varié comprenant aussi bien des fruits que des termites ou des singes.

En revanche, on n’avait encore jamais observé les chimpanzés se nourrir de reptiles. C’est désormais chose faite. Dans le parc national de Loang au Gabon, des chercheurs allemands ont surpris des spécimens manger des tortues. Un comportement inédit qu’ils ont pu enregistrer à de multiples reprises durant plus de 5.000 heures d’observation, selon leur étude publiée dans la revue Scientific Reports.

« Nous savons depuis des décennies que les chimpanzés se nourrissent de viande issue de diverses espèces animales, mais jusqu’à maintenant la consommation de reptiles n’avait jamais été observée« , confirme le Dr Tobias Deschner, primatologue de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutive dans un communiqué.

Une tortue cassée comme une noix

Dans la communauté de Rekambo étudiée, les chercheurs ont recensé au total 38 comportements de ce type (dont 34 fructueux) chez dix chimpanzés différents. Tous sont intervenus durant la saison sèche, une période où leur nourriture préférée telle que les fruits est pourtant abondante. Mais outre la consommation de tortues (de l’espèce Kinixys erosa), c’est aussi la technique utilisée qui a surpris les chercheurs.

Car pour s’attaquer aux reptiles, les chimpanzés n’y vont pas de main morte : ils empoignent la tortue et brisent sa carapace en la tapant contre un arbre. Cette technique a déjà été observée chez les primates mais elle n’avait encore jamais été associée à la consommation de viande. D’ordinaire, ils l’utilisent plutôt pour accéder à des fruits possédant une coque comme les noix.

« Ce qui est particulièrement intéressant c’est qu’ils utilisent une technique de percussion qu’ils emploient normalement pour ouvrir les fruits à coque afin d’accéder à la viande d’un animal qui est quasiment inaccessible à tout autre prédateur« , a précisé le Dr Deschner. Mais les découvertes ne se sont pas arrêtées là puisque l’équipe a observé qu’en matière de tortues aussi, les chimpanzés avaient le sens du partage. 

« Parfois, de jeunes spécimens ou des femelles étaient incapables d’ouvrir les tortues d’eux-mêmes. Alors ils confiaient la tortue à un mâle plus fort qui brisait la carapace et partageait la viande avec les autres individus présents« , a décrit Simone Pika, chercheur à l’Université d’Osnabrück et premier auteur de l’étude. Un mâle nommé Pandi s’est ainsi montré particulièrement doué en brisant jusqu’à 20 tortues.

Des chimpanzés qui planifient pour l’avenir

Autre comportement fascinant : une fois sa tortue « ouverte », l’un des spécimens, un mâle adulte assis sur un arbre, s’est contenté d’en manger la moitié avant de glisser le reste entre deux branches. Il est ensuite descendu de l’arbre et est parti construire son nid dans un arbre voisin. Le matin suivant, les chercheurs ont eu la surprise de voir le mâle remonter au premier arbre, récupérer la tortue et poursuivre son festin.

« Ceci indique que les chimpanzés peuvent planifier pour l’avenir« , a décrypté le Dr Pika. Or, « la capacité à prévoir un besoin futur, tel que la faim, n’a jusqu’ici été démontrée chez des animaux non-humains que dans un contexte expérimental et/ou en captivité« . Ainsi, de nombreux spécialistes considèrent encore que cette capacité de planification est une aptitude uniquement humaine.

Ce comportement n’ayant jamais été décrit auparavant, on ignore s’il existe chez d’autres communautés. D’autant plus que les chimpanzés montrent une grande diversité culturelle d’un groupe à l’autre. Cependant, « nos découvertes suggèrent que même après des décennies de recherches, nous n’avons pas encore saisi toute la complexité de l’intelligence et de la flexibilité des chimpanzés« , a souligné la spécialiste.

Une fenêtre à ne pas fermer

Ces recherches ne font pas que dévoiler de nouvelles informations sur nos cousins primates, elles font aussi avancer les théories sur l’évolution des homininés, selon les auteurs de l’étude. « Les chimpanzés étant nos cousins vivants les plus proches, l’étude de leur comportement est une fenêtre sur notre histoire et notre évolution« , a poursuivi Simone Pika. Cette importance ne protège toutefois pas les primates des menaces.

Les chimpanzés (Pan troglodytes) sont aujourd’hui considérés comme une espèce en danger dont les populations déclinent rapidement. Les estimations évoquent entre 170.000 et 300.000 spécimens dans la nature. « Pour empêcher la fenêtre de se fermer, nous devons faire tout ce que nous pouvons pour assurer la survie de ces animaux fascinants dans leur habitat naturel à travers l’Afrique« , a conclu le Dr Deschner.